dimanche 19 août 2007

La ligue des hommes roux, Sherlock Holmes, Sir A.C. DOYLE

Il m'a fallu 1h et demi pour tout taper... j'espère que vous en profiterez (je l'ai tapée pas parce que c'était la meilleure mais parce que c'était la plus courte (mais elle vient d'un receuil d'histoires de détectives adaptées hein, donc plus simple)


La Ligue des Hommes Roux
L'automne dernier, en faisant à Baker Street une visite à l'improviste, je trouvai mon ami Sherlock Holmes plongé dans une grande conversation avec un gros homme d'un certain âge, plutôt haut en couleur et à la figure grasse. Mais ce qui attirait principalement l'attention chez le visiteur, c'était, à n'en pas douter, une chevelure d'un
rouge tellement flamboyant qu'il en devenait agressif.
J'allais me retirer en m'excusant lorsque Holmes
me retint d'un geste :
— Vous ne pouviez pas mieux tomber, Watson me dit-il gaiement.
— Je craignais de vous déranger...
— Pas du tout ! Monsieur Wilson, dit-il en se tournant vers le gros rouquin, puis-je vous présenter le docteur Watson ? Le docteur Watson est mon ancien associé et bien des problèmes ont été résolus grâce à son concours.
Le gros monsieur m'adressa un salut et un regard rapide de ses petits yeux porcins. Je m'inclinai et je m'assis dans le vieux fauteuil.
— Vous vous souvenez, Watson, de ce que vous m'affirmiez l'autre jour pour me contredire, que la vie n'est jamais aussi audacieuse que le roman et que c'est là la faiblesse* du roman dit «réaliste» ? Eh bien, voici précisément monsieur Jabez Wilson, qui a bien voulu me soumettre un petit problème, et qui va avoir la bonté de recommencer sa narration devant vous. Nous n'en étions qu'au début, et je crois que c'est l'un des récits les plus sensationnels que j'aie entendus depuis plusieurs années ! Je dois dire que jusqu'ici je suis incapable de dire si cette histoire annonce un crime ou même un délit, mais les circonstances en sont certainement très originales ! Si je vous demande de bien vouloir recommencer, monsieur Wilson, ce n'est pas entièrement en raison de la présence du docteur Watson, mais la nature vraiment spéciale de votre cas me fait souhaiter un maximum de détails. En général, voyez-vous, une affaire rappelle toujours plus ou moins une autre affaire parmi les milliers de crimes et de délits que l'on peut lire à longueur d'année dans les journaux, et les détails de l'une donnent souvent d'intéressantes indications sur une autre. Mais votre cas est vraiment très à part.
Le gros homme se redressa avec un sourire modeste,
visiblement ravi de l'effet produit par son histoire sur le célèbre détective.
De la poche intérieure de son pardessus, il tira un vieux journal quelque peu froissé et, tandis qu'il cherchait un entrefilet, j'en profitai pour l'examiner attentivement, en m'efforçant d'appliquer les méthodes de mon ami et de déduire quelques indications de la mise et de l'attitude du visiteur.
Cet examen ne m'offrit rien de bien intéressant. Le visiteur en question offrait absolument l'aspect de n'importe quel petit commerçant anglais : il était à la fois replet et sévère, presque doctoral, et devait avoir le cerveau plutôt lent et têtu. Un vaste pantalon gris enveloppait le bas de son imposante personne, il portait une redingote noire déboutonnée, d'une propreté douteuse, sur un gilet de laine brune que barrait une lourde chaîne de cuivre. Une sorte de carré métallique percé d'un trou y était suspendu comme une breloque. Son chapeau haut-de-forme jadis neuf et son manteau brun, dont le col avait été restauré par un morceau de velours, ne prévenaient pas en faveur de sa fortune. En fait, rien dans ce gros homme n'était bien remarquable excepté, naturellement, ses cheveux sang-de-bœuf.
Sherlock Holmes me jeta un regard amusé et secoua la tête en réponse à mon coup d'œil interrogateur.
— En dehors des faits évidents, dit-il doucement, que monsieur Wilson a quelque temps pratiqué le travail manuel, qu'il est franc-maçon, amateur de tabac à priser, qu'il est allé en Chine, et qu'il a beaucoup écrit ces derniers temps, je ne trouve moi non Plus rien à déduire, Watson !
Jabez Wilson se redressa sur son siège et regarda Holmes d'un air effaré, le doigt toujours posé sur un article de son journal.
— Comment savez-vous tout cela, monsieur Holmes ? Comment diable savez-vous que j'ai pratiqué le travail manuel ? C'est parfaitement vrai, j'ai travaillé au début de ma carrière comme charpentier de marine, mais je ne vois pas ce qui a pu vous le faire deviner !
— Vos mains, cher monsieur, vos mains ! Votre main droite est beaucoup plus plate et plus large que votre main gauche, cela prouve que vous l'avez longuement exercée puisque les muscles ont pris force et largeur !
— Je comprends, mais comment savez-vous que je suis franc-maçon ?
— Je m'en voudrais de faire injure à votre intelligence en vous le disant, d'autant plus qu'il me semble que porter une épingle de cravate formée d'une équerre et d'un compas est tout à fait défendu par les règles de votre association.
— Oh ! bien sûr, j'aurais dû m'en douter ! Mais comment savez-vous que j'ai écrit ces temps-ci ?
— Et que pourrait vouloir dire d'autre votre manchette droite, luisante à force d'avoir été frottée et cette tache claire sur votre coude gauche, là où vous posez le bras sur la table ?
— Admettons, mais mon voyage en Chine ?
— Oh ! Un peu au-dessus de votre poignet droit, vous avez un tatouage, un tatouage de poisson. J'ai un peu étudié les tatouages et je suis même l'auteur d'un modeste opuscule sur le sujet. Cette façon de teindre en rose délicat les écailles du poisson n'a guère pu être faite qu'en Chine, et quand de surcroît quelqu'un porte une sapèque, une pièce de monnaie chinoise à sa chaîne de montre, j'en conclus que le gentleman en question est allé en Chine, voilà tout !
— Bon ! Bon ! fit le gros homme avec un rire épais, c'est formidable ! J'ai cru un moment que vous saviez tout, mais en fait c'est tout bête !
Je crains, Watson, dit Holmes en se tournant vers moi d'un air peiné, d'avoir une fois de plus commis une erreur regrettable en m'expliquant. Je finirai par couler ma petite réputation à force d'innocence. Enfin ! n'importe ! Vous avez retrouvé votre annonce, monsieur Wilson ?
— Oui, je l'ai. Tenez, monsieur, lisez-la vous-même me dit-il en me tendant le journal et en m'indiquant un article de son gros doigt poilu.
Je pris le journal et je lus :
«Ligue des Hommes Roux»
«En considération des clauses testamentaires de la succession de feu Ezechiah Hopkins, de Lebanon (Pennsylvanie) U.S.A., une nouvelle vacance est ouverte à la Ligue des Hommes Roux. Elle permet à un membre de la Ligue de gagner un salaire de quatre livres par semaine (4£) pour un emploi strictement nominal. Tous les hommes roux sains de corps et d'esprit, âgés de plus de vingt et un ans, peuvent faire acte de candidature. Se présenter lundi à 11 h à M. Ducan Ross aux bureaux de la Ligue des Hommes Roux, 7 Pope's Court, Fleet Street.»
Je regardai avec étonnement cette annonce extraordinaire :
— Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire ? fis-je.
Holmes poussa un petit gloussement de satisfaction et se tortilla sur son fauteuil, signe chez lui de beaucoup d'intérêt et d'amusement.
— Poursuivez, monsieur Wilson. Nous en étions là, Watson. Vous avez noté la date du journal ?
— Le Morning Chronicle du 11 août 1890. Il y a donc deux mois.
— Parfait ! Nous vous écoutons, monsieur Wilson.
— Donc, dit Jabez Wilson en s'essuyant le front avec un vaste mouchoir, comme je vous ai dit, monsieur
Holmes, je possède une petite affaire de prêts sur gages à Coburg Square, près du centre. Ce n'est pas une grosse entreprise ; ces dernières années, j'en ai tout juste tiré de quoi vivre. Au début, j'avais deux employés, mais maintenant un seul est, hélas, suffisant. Et encore, je le paie à demi-tarif, comme débutant.
— Voilà un sympathique jeune homme, fit Holmes en hochant la tête. Comment s'appelle-t-il ?
— Spaulding, Vincent Spaulding, mais ce n'est plus un jeune homme. J'aurais du mal à vous préciser son âge, d'ailleurs. Toujours est-il que je ne pourrais trouver un meilleur collaborateur, monsieur Holmes; il pourrait très bien travailler ailleurs et gagner davantage, mais s'il est content comme cela, pourquoi irais-je lui mettre en tête d'autres idées, n'est-ce pas ?
— Très bien raisonné. Vous avez la chance d'avoir un employé modèle à moitié prix, je ne connais pas beaucoup de patrons qui pourraient en dire autant à notre époque ! Mais je suppose qu'il n'a rien d'aussi remarquable que votre annonce de tout à l'heure ?
— Oh ! remarquez qu'il n'est pas sans défaut ! Par exemple, je n'ai jamais vu un pareil maniaque de la photo ! Il disparaît souvent, son appareil en bandoulière, et quand il revient, c'est pour foncer dans son labo, à la cave, développer ses clichés. Mais, dans l'ensemble, c'est son seul défaut et il travaille très bien.
Vous l'avez encore avec vous, j'imagine ? — Oui, monsieur, lui et une petite servante de quatorze ans qui fait le ménage et un peu de cuisine.
Ils vivent dans la maison, car je suis veuf, monsieur Holmes, et je n'ai jamais eu d'enfants. Nous menons donc une vie tout à fait paisible, et sans être riches nous avons au moins un toit au-dessus de nous et nous vivons sans dettes. Mais nos ennuis ont com mencé avec cette maudite annonce. Il y a huit semai. nes, Spaulding arrive au bureau avec ce journal er me disant :
«— Ce que j'aimerais avoir les cheveux aussi roux que les vôtres, monsieur Wilson !
«— Et pourquoi cela, Spaulding ? lui dis-je avec un peu de surprise, car, en général, on aime avoir les cheveux un peu moins... voyants.
«— Parce qu'il y a un poste vacant à la Ligue des Hommes Roux et que le type qui sera pris gagnera je ne sais combien d'argent, tout simplement ! On dit que les administrateurs ne savent pas quoi faire de l'argent du legs et qu'il y a plus de places que de candidats. Pourtant, moi, à leur place !
«— Qu'est-ce que tu racontes ! demandai-je. Il faut vous dire, monsieur Holmes, que je suis très casanier et que, comme j'attends les clients derrière mon bureau, je reste souvent une semaine sans mettre le pied hors de chez moi. De plus, je ne lis guère les journaux et je ne suis pas très au courant de l'actualité. Mais j'aime bien apprendre les nouvelles.
«— Comment ? dit Spaulding en écarquillant les yeux, vous n'avez jamais entendu parler de la Ligue des Hommes Roux ?
«— Jamais !
«— Ça alors, c'est étonnant ! Pourtant, avec vos
cheveux... Mais dites donc, vous pourriez obtenir un des postes vacants, vous !
«— Je ne vois pas ce que j'y gagnerais, dis-je.
«— Oh ! mais pas moins de deux cents livres par an, vous savez ! Et en plus, c'est un travail facile qui n'empêche pas de s'occuper d'autre chose en même temps !»
« Là-dessus, je commençai à prêter une oreille plus attentive, vous devinez bien. Deux cents livres par an, par les temps qui courent, ce n'est pas à dédaigner
«— Raconte-moi cela, dis-je à Spaulding.»
«Et le voilà qui me montre le journal et la petite annonce.
«— Vous voyez, me dit-il, on donne l'adresse de la Ligue, là-dedans, et on indique qu'une place est vacante. Pour autant que je sache, la Ligue des Hommes Roux a été instituée par un riche Américain nommé Ezechiah Hopkins. C'était un type assez bizarre et qui avait des manies. Il avait les cheveux roux et il aimait beaucoup les rouquins. En sorte qu'à sa mort, on découvrit qu'il avait fait une fondation en faveur des roux : son immense fortune était laissée à des fidei commis pour offrir des sinécures à des hommes roux ! C'est tout ce que j'en sais, mais il paraît que l'on y gagne beaucoup à ne rien faire !
«— Diable ! lui dis-je, mais il va y avoir une foule de rouquins pour se présenter ?
«— Eh bien, pas tant que vous croyez ! me répondit-il. Par ailleurs, je crois que l'emploi est réservé exclusivement aux hommes roux natifs de Londres. L'Américain avait commencé sa carrière à Londres et il a voulu offrir ce témoignage de reconnaissance à notre bonne vieille ville. Je n'en sais pas grand -chose remarquez. Tout ce que j'en sais, c'est qu'il ne faut pas avoir les cheveux plus ou moins jaunes, ou plw ou moins rouille, il faut avoir des cheveux vraiment roux, quasiment rouges, à peu près comme vous quoi ! Après tout, monsieur Wilson, vous ne risquez rien à vous présenter, pas vrai ? Pourquoi n'y allez-vous pas ? Tout ce que vous risquez, c'est de ne pas gagner quelques centaines de livres. A votre place, je n'hésiterais pas ! »
« Bref, Spaulding me convainquit. Évidemment. monsieur Holmes, vous voyez mes cheveux. Leur couleur légèrement voyante m'a quelquefois un peu gêné, mais qu'y puis-je ? Pour une fois que cette couleur pouvait me rapporter quelque chose ! Bon ! Je me suis décidé. Comme Spaulding m'avait l'ait parfaitement au courant, je lui dis de fermer la boutique pour la matinée et de venir avec moi. Un joui de congé n'ayant jamais fait peur à un employé, le lendemain matin, nous étions à l'adresse indiquée.
«Ah ! monsieur Holmes ! Je crois que je n'oublierai jamais ce spectacle ! Au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, il n'y avait que des rouquins ! Une marée de rouquins ! C'était effrayant ! C'était une mer de cheveux roux, de toutes les teintes possibles, de toutes les nuances imaginables, du jaune citron au chocolat en passant par le setter irlandais ! Fleet Street avait l'air d'un camion d'oranges ! Il y en avait des brique, des rouille, des abricot, des chaudron, est-ce que je sais ? Cependant, Spaulding avait raison, il y en avait peu à
posséder une couleur de cheveux aussi vive que moi, et franchement rouge !
« En voyant toute cette foule, j'avais envie de retourner chez moi, je ne me doutais pas qu'il pouvait y avoir autant de rouquins dans Londres ! Mais Spaulding ne me laissa pas faire ; je ne sais vraiment comment il s'y prit, en jouant des coudes et en me tirant, en me poussant à travers la foule, mais au bout de dix minutes, nous étions au bas des marches qui menaient aux bureaux de la Ligue. Monsieur Holmes, c'était un va-et-vient continu d'hommes roux en deux files, une montante et une descendante ! Ceux qui montaient avaient l'air plein d'espoir, ceux qui descendaient avaient l'air lugubre. Vous ne pouvez vous imaginer la scène !
— C'est absolument passionnant, dit Holmes en se pelotonnant sur son fauteuil. Et alors, monsieur Wilson ? Continuez !
Bref, au bout d'un moment, j'étais dans le bureau, toujours avec Spaulding que je n'avais pas lâché. Le bureau ne contenait guère que deux chaises en bois blanc et une table en sapin, et derrière la table était assis un homme plutôt petit, mais qui avait les cheveux encore plus rouges que les miens ! A chaque candidat qui se présentait, le petit homme adressait quelques mots, mais il trouvait toujours un défaut à reprocher à la couleur, à la nuance, est-ce que je sais ? Enfin, quelque chose pour le renvoyer. Cela n'avait pas l'air facile du tout de faire partie de la Ligue ! Cependant, quand vint mon tour, le petit homme sembla regarder mes cheveux avec plus d'intérêt que les autres. Il referma même la porte derrière nous et me pria de m'asseoir.
« Spaulding prit la parole :
«— Monsieur Jabez Wilson souhaite le titre de membre de la Ligue ! dit-il.
«— Cela me semble très légitime, dit le petit homme. A première vue, il a toutes les qualités requises, et je ne crois pas me souvenir d'avoir jamais rien vu d'aussi beau ! »
« Il recula sa chaise et se mit à regarder mes cheveux avec une sorte d'émotion, en penchant la tête sur le côté. Je ne savais plus où me mettre. Tout à coup, il se leva d'un bond et, se penchant par-dessus la table, il me dit :
«— Toutes mes félicitations, monsieur ! Vous êtes admis. La moindre hésitation serait un véritable crime ! Cependant, vous m'excuserez de prendre certaine précaution...»
« Et ce disant, il me prit par les cheveux et se mit à les tirer de toutes ses forces, à deux mains. Je poussai un cri, vous pensez bien, et je me débattis en criant. Il s'arrêta aussitôt.
«— Excusez-moi, dit-il, mais c'était indispensable. Vous avez des larmes dans les yeux, ce n'est donc pas une perruque. Nous avons été trompés deux fois par des postiches, savez-vous. Une autre fois par de la teinture. Je pourrais vous raconter des histoires à ce sujet qui vous feraient frémir !»
« Là-dessus, il ouvrit la fenêtre et cria à la foule que la place était prise. Il y eut un long brouhaha de
désappointement et, au bout d'un moment, les gens commencèrent à s'en aller.
«— Je m'appelle Duncan Ross, me dit-il en se rasseyant. Je suis moi-même, comme vous pouvez le constater, l'un des bénéficiaires de la fondation de notre bienfaiteur Ezechiah Hopkins, et j'en suis l'administrateur. Êtes-vous marié, monsieur Wilson ? Avez-vous des enfants ?»
« Je lui répondis que non. Sa figure s'allongea
«— Tss ! ts ! fit-il, ça, c'est ennuyeux ! La fondation est destinée, comme vous vous en doutez, non seulement à aider la race des hommes roux, mais aussi à la propager et à l'étendre ! C'est fort ennuyeux que vous soyez célibataire, fort ennuyeux !»
« Je me voyais déjà perdre une place si convoitée quand il eut un geste fataliste de la main en disant qu'après tout cela pouvait peut-être s'arranger dans l'avenir et que ce serait de toute façon une réelle injustice de ne pas récompenser un homme qui avait de tels cheveux.
«— Quand pouvez-vous commencer votre travail ? me demanda-t-il.
«— Eh bien, dis-je, c'est un peu délicat, car j'ai déjà un métier...
«— N'ayez aucune crainte à ce sujet, monsieur Wilson, me dit Spaulding, je pourrai très bien veiller sur vos affaires pendant vos absences !
«— Cela dépend un peu des heures de travail, dis-je finalement.
«— Oh ! C'est peu prenant ! De dix heures du matin à deux heures de l'après-midi ! »
— Vous savez peut-être, monsieur Holmes, que les affaires de prêts sur gages se traitent plutôt le soir, après la sortie du travail, et surtout en fin de semaine, le jeudi et le vendredi, avant le jour de paie. En fait, cela me convenait tout à fait bien de gagner un peu d'argent le matin, d'autant que je pouvais me fier parfaitement à Spaulding à ce point de vue.
«— Très bien, dis-je, les heures me conviennent tout à fait.
«— Parlons finances, reprit-il. Vous toucherez quatre livres par semaine.
«— Pour quel travail, si je puis vous demander ?
«— Oh ! pour un travail des plus faciles et purement théorique !
«— Qu'entendez-vous par "purement théorique" ?
«— Eh bien, vous devez vous présenter aux bureaux de la Ligue le matin à dix heures pour votre temps de travail. Ah ! j'oubliais ! Le contrat précise que si vous vous absentez pendant ces heures de travail, vous êtes exclu sans recours ! Le testament est formel sur ce point ! Donc, entre dix heures et deux heures, vous ne devez sortir sous aucun prétexte !
«— Bon ! pensais-je, pour quatre heures, ce n'est pas très difficile !
«— Aucune excuse ne sera acceptée, continua M. Ross, ni maladie, ni affaires personnelles; je suis désolé mais ce sont les conditions mêmes de la fondation.
«— Très bien, dis-je, mais le travail lui-même ?
«— C'est enfantin, cela consiste à recopier à la main l'Encyclopaedia Britannica ! Le premier volume est
ici, sur cette étagère. Je vous signale que c'est à vous de fournir l'encre, les plumes et le papier. Pour notre part, nous vous fournissons la chaise, la table et le buvard. Pensez-vous pouvoir commencer demain
«— Certainement !
«— Eh bien, c'est parfait ! dit Duncan Ross en se levant. À demain, monsieur Wilson, et encore une fois acceptez tous mes compliments pour votre entrée dans la Ligue des Hommes Roux et la situation importante que vous venez d'acquérir ! Au revoir, et à demain sans faute !»
— Nous rentrâmes à la maison, Spaulding et moi. Spaulding avait l'air aussi content que moi et nous riions tous les deux dans la rue sans savoir pourquoi.
— Et alors ? dit Holmes en allongeant la main vers son tabac avec une indicible expression d'amusement sur son maigre visage.
— Eh bien, toute la journée, j'ai repensé à cette affaire et, à force de me demander ce que cela pouvait bien signifier, je finis par conclure que cela cachait certainement quelque chose, une escroquerie ou une affaire du même genre. Je ne voyais pas bien quoi, mais cela me paraissait incroyable que quelqu'un laisse un pareil testament et que l'on paie aussi cher un homme roux pour recopier l'Encyclopaedia Britannica ! Spaulding fit ce qu'il put pour me remonter le moral, en me citant bien d'autres testaments extraordinaires, mais je décidai néanmoins de renoncer à ce travail.
« Le lendemain matin, pourtant, en me réveillant, je me dis que c'était trop bête de ne pas voir au moins si tout cela était bien réel, et j'y allai. J'achetai une bouteille d'encre, quelques plumes et un bloc de papier et je me rendis à Pope's Court. Eh bien, monsieur Holmes, à ma grande surprise, tout se passa le mieux du monde. Je fus accueilli installé par Duncan Ross, qui m'apporta le plus naturellement du monde le premier volume de l'Encyclopaedia et je commençai à la lettre A. Ross revint plusieurs fois dans la matinée pour voir si j'avais besoin de quelque chose, puis, à deux heures, il me souhaita une bonne journée, me complimenta pour le travail accompli pendant ces quatre heures, m'assura que, pour un débutant, je n'avais pas une mauvaise moyenne et me dit au revoir avant de fermer à clef la porte du bureau.
« Et cela, monsieur Holmes, s'est reproduit régulièrement tous les jours à partir de là. Chaque samedi, l'administrateur me remettait une enveloppe contenant quatre souverains d'or pour le travail de la semaine. Le matin, j'arrivais à dix heures, je copiais jusqu'à deux heures et je m'en allais. M. Ross venait de temps en temps, au début assez souvent, puis moins. Les derniers temps, je ne l'ai pas vu du tout. J'aurais pu sortir, mais je me méfiais, cela aurait été trop bête de perdre un emploi aussi facile et aussi bien payé !
« Huit semaines s'écoulèrent ainsi. J'avais recopié des tas de choses sur les abaques, les abat-jour, les abricots, l'algèbre ou les arbalètes et je comptais attaquer bientôt la lettre B. Le papier et l'encre me coûtaient assez cher et il y avait une étagère pleine de feuillets recopiés quand soudain tout a cassé !
— Comment cela, cassé ? dit Holmes.
— Cassé ! C'est le mot ! Et cela pas plus tard que ce matin ! Je suis allé à mon travail comme d'habitude, à dix heures, et qu'est-ce que je vois sur la porte Un petit carton fixé avec une punaise et marqué «La Ligue des Hommes Roux est dissoute.» Tenez, le voici, lisez vous-même !
Nous nous penchâmes : c'était en effet un petit rectangle de carton, de la taille d'une fiche, où étaient écrits ces mots :
La Ligue des Hommes Roux est dissoute.
9 octobre 1890
Et la porte était fermée ? dit Holmes.
Cadenassée, monsieur ! dit Wilson d'un air désemparé.
Nous nous regardâmes, Holmes et moi, puis, nous tournant à nouveau vers le visage consterné de l'infortuné Jabez Wilson, nous partîmes d'un épouvantable fou rire.
— Je ne vois pas ce que vous trouvez de drôle dans cette histoire ! dit notre client rouge de colère. Si tout ce que vous pouvez faire, c'est de vous moquer de moi, très bien, j'irai m'adresser à quelqu'un d'autre !
Non, non ! dit Holmes en s'essuyant les yeux et en le forçant à se rasseoir, je vous en prie, monsieur Wilson, pour rien au monde je ne voudrais manquer cette histoire ! Elle est si... euh... rafraîchissante ! Mais, excusez-moi de vous le dire, elle est quand même plutôt rare ! Bon ! Alors qu'avez-vous fait ?
— J'étais comme assommé, reprit le gros homme en se rasseyant à demi calmé. Je suis allé frapper aux bureaux voisins, mais personne ne savait quoi que ce soit. Finalement je suis allé sonner chez le propriétaire. Il habite au rez-de-chaussée et il est comptable. Je lui ai demandé ce qui était arrivé à la Ligue des Hommes Roux, et savez-vous ce qu'il m'a répondu ? Qu'il n'avait jamais entendu parler de ce truc-là ! Je lui ai demandé qui était M. Duncan Ross, c'était la première fois qu'il entendait ce nom. Mais, lui ai-je dit, le monsieur du 14 ?
«— Ah ! m'a-t-il dit, le type aux cheveux roux ? Il ne s'appelle pas Duncan Ross, il s'appelle William Morris ! Il est conseiller juridique et il utilisait provisoirement cette pièce en attendant que ses bureaux soient terminés. Il a déménagé hier soir.
« — Je voudrais bien le retrouver, dis-je.
«— Rien de plus simple, il m'a laissé son adresse, Attendez, j'ai cela quelque part... oui, tenez, 17. King Edward Street, c'est près de Saint-Paul.»
« Vous pensez bien que j'ai couru à cette adresse, monsieur Holmes, mais au 17 de King Edward Street, je n'ai trouvé qu'une fabrique de jambes artificielles et personne ne connaissait ni Duncan Ross, ni William Morris !
— Et alors, qu'avez-vous fait ? dit Holmes.
— Eh bien, je suis rentré chez moi pour demander à mon commis ce qu'il pensait de cette histoire. Il a eu l'air très surpris et m'a dit que si j'attendais, j'aurais sûrement des nouvelles par la poste.
«Mais cela ne me plaît pas, monsieur Holmes ! Je ne vois pas pourquoi je perdrais un bon emploi sans me défendre ! « Comme j'avais entendu dire que vous aviez souvent la gentillesse de donner de bons conseils aux pauvres gens sans défense, je suis venu chez vous, et voilà !
Vous avez très bien fait, dit Holmes qui avait repris son sérieux. Votre affaire, monsieur Wilson, est tout à fait exceptionnelle, et je m'en occuperai avec plaisir. D'après ce que vous venez de me raconter, j'ai l'impression qu'il faut s'attendre à quelque chose de beaucoup plus grave qu'on ne pourrait le penser.
— Plus grave ? s'exclama Jabez Wilson. Que peut-il y avoir de plus grave ? J'ai déjà perdu cette semaine quatre livres sterling, il me semble...
Rassurez-vous. Pour vous, je crois que c'est terminé. D'ailleurs, il me semble que vous n'avez pas tellement à vous plaindre de cette ligue extraordinaire ? Au contraire, vous avez gagné quelque chose comme trente livres ! Sans parler de la profonde culture que vous avez acquise gratuitement sur tous les sujets commençant par un A ! Ce n'est pas rien ! Au fond, la Ligue ne vous a rien volé ?
— Non, sans doute, mais enfin, qui sont ces gens-là ? Et si c'est une farce — et c'en est une — pourquoi me l'ont-ils faite ?
Nous essaierons d'éclaircir tout cela, monsieur Wilson. Mais je voudrais vous poser quelques questions. Votre commis, Spaulding, qui vous a montré l'annonce, depuis combien de temps est-il chez vous ?
Vincent Spaulding ? Un peu plus de trois mois.
Comment l'avez-vous engagé ?
— J'avais mis une petite annonce.
— Ah ! Et y avait-il d'autres candidats ?
— Une douzaine, je crois. Je l'ai pris parce qu'il avait l'air débrouillard et qu'il consentait à être payé au tarif de débutant.
À quoi ressemble-t-il, ce Spaulding ?
C'est un petit homme vif, plutôt trapu, robuste et presque chauve, bien qu'il n'ait sûrement pas trente ans. Que dire d'autre ? Il a une cicatrice blanche sur le front : une brûlure d'acide, m'a-t-il dit.
Holmes se leva brusquement.
Une brûlure d'acide ? Sur le front ? Tiens, tiens Et dites-moi, vous n'avez sans doute pas remarqué s'il avait les oreilles percées comme pour des boucles d'oreilles ?
Si, monsieur ! C'est une sorcière gitane qui les lui a percées quand il était petit.
Ouais, fit Holmes songeur. Et il est encore à votre service ?
Certainement, je l'ai quitté pour venir chez vous. — Et pendant vos activités à la Ligue des Hommes Roux, il s'est bien acquitté de son travail ?
— Parfaitement bien, je dois le dire. D'ailleurs, vous savez, le matin...
— Oui, oui. Monsieur Wilson, je serai heureux de vous faire connaître le résultat de mon enquête d'ici .un jour ou deux. Nous sommes aujourd'hui samedi, je pense pouvoir vous donner une solution lundi.
Holmes raccompagna notre visiteur et revint vers moi : Eh bien, Watson ! Que pensez-vous de cette extraordinaire histoire ?
Ma foi ! rien du tout ! Je trouve cela absolument renversant !
Vous connaissez mon opinion : plus une affaire est étrange, moins elle offre finalement de mystère. Ce sont les crimes ordinaires, les affaires banales qui sont réellement compliquées, parce que l'on ne sait pas à quoi se raccrocher, de même qu'un visage ordinaire est plus difficile à connaître qu'un visage original. Mais il faut régler rapidement cette affaire.
— Que comptez-vous faire ?
Fumer, d'abord. C'est un problème qui durera bien trois ou quatre pipes et je vous saurai gré de ne pas me déranger pendant une petite heure.
Il se roula en boule dans le fauteuil, les pieds enveloppés dans un vieux plaid et les genoux ramenés sous le menton.
Avec sa pipe en terre noire qui dépassait sous son nez aquilin, on aurait dit un vieil oiseau de proie.
Je crois que je somnolais un peu quand il se leva d'un bond.
Vos malades peuvent-ils se passer de vous quelques heures, Watson ?
— Certainement, dis-je avec empressement, c'est mon jour de liberté.
Parfait, prenez votre chapeau et sortons. — Où allons-nous ?
Au concert. Nous mangerons quelque chose en route et nous irons entendre de la musique allemande à St Jame's Hall. Je l'aime mieux en ce moment
que la musique italienne ou française. Elle est plus intérieure et j'ai besoin de m'intérioriser. Allez, venez !
Nous prîmes le métro jusqu'à Aldergate. De là, en quelques minutes de marche, nous étions à SaxeCoburg Square, l'un des endroits, comme on s'en souvient, où s'étaient déroulées quelques-unes des scènes de l'histoire de Jabez Wilson. Saxe-Coburg Square est une petite place sinistre, avec des maisons gluantes de crasse, d'une médiocrité à la limite de la misère. Une pelouse miteuse en occupe le centre, orné d'un laurier rachitique.
Tout autour, les maisons de brique sombre, à deux étages, se tassent les unes contre les autres, comme pour s'empêcher mutuellement de tomber.
Sur l'une d'elles, à l'angle, une plaque marquée «Jabez Wilson» indiquait l'endroit où exerçait notre client aux cheveux rouges.
Holmes regarda longuement la façade, la tête penchée, les paupières à demi fermées. Il descendit lentement la rue, puis la remonta en regardant attentivement les façades comme s'il voulait les transpercer du regard. Enfin, il revint devant la boutique du prêteur sur gages, frappa deux ou trois fois le sol vigoureusement avec sa canne et sonna à la porte.
Un jeune homme ouvrit. Il avait les yeux vifs et le pria poliment d'entrer.
Excusez-moi, dit Holmes, je me suis simplement égaré et je souhaiterais savoir le chemin le plus court pour regagner le Strand.
Vous prenez la troisième à droite et la quatrième à gauche, répondit le jeune homme en refermant la porte.
Nous marchâmes en silence.
Il est rapide, cet homme, dit Holmes au bout d'un moment. Que pensez-vous de lui ?
— De qui ? Du jeune homme qui vous a répondu ?
— Oui. À mon avis, c'est par ordre d'habileté le quatrième criminel de Londres. Et pour ce qui est de la hardiesse, il pourrait prétendre à la troisième place. J'ai déjà eu affaire à lui.
Évidemment, répondis-je, le commis joue un rôle important dans cette drôle d'affaire. J'imagine que vous n'avez sonné que pour le voir ?
— Non, pas lui.
— Qui, alors ?
— Les genoux de son pantalon, pour tout vous dire.
Vraiment ? Et qu'y avez-vous vu ?
Exactement ce que je pensais y voir.
Puis-je vous demander pourquoi vous avez cogné par terre avec votre canne ? Qu'est-ce que cela voulait dire ?
— Mon cher ami, dit Holmes avec un sourire, c'est le moment de regarder et non celui de parler. Nous avons marqué un point, mais nous sommes des avant-postes en pays ennemi. Regardons plutôt le paysage et les ruelles qui se trouvent derrière.
En tournant le coin de la rue, passé ce Saxe-Coburg Square, nous trouvâmes à peu près autant de différence qu'il en existe entre les deux faces d'un même tableau. L'endroit que nous quittions était sale, obscur, suintant d'humidité. Nous étions maintenant dans
l'une des principales artères de la ville. La circulation était incroyable dans les deux sens. On avait peine à comprendre comment d'aussi imposants bureaux et d'aussi splendides magasins pouvaient s'adosser, quelques mètres plus loin, à d'aussi sordides ruelles.
— Attendez une seconde, me dit Holmes en me touchant le bras, je voudrais me souvenir exactement de l'ordre des maisons. À partir de l'angle, il y a le bureau de tabac, le marchand de journaux, la succursale Coburg de la Bank of City, le restaurant végétarien, l'entreprise de pompes funèbres, un marchand de chaussures et le dépôt de voiture McFarlane. Bon, eh bien, je crois que le travail est fini, songeons à nos loisirs. Que diriez-vous d'un petit sandwich, docteur ? Et une tasse de café avant de nous mettre en route vers la salle de concert ? Là, au moins, nous ne trouverons pas de rouquins pour nous embêter avec des devinettes !
On sait que Sherlock Holmes adorait la musique. Il était bon violoniste et composait à ses heures des morceaux qui, tout en reflétant sa fantasque personnalité, n'étaient pas dénués de réel mérite. Enfin, tout l'après-midi, il demeura dans son fauteuil d'orchestre, les yeux fermés, -battant doucement la mesure de ses longs doigts maigres, un pâle sourire étirant ses lèvres minces, enfin un Holmes entièrement rêveur et pris par la langueur poétique des harmonies allemandes.
Je ne sais si je me fais bien comprendre. Holmes le limier, Holmes le froid logicien, l'homme aux raisonnements secs et froids comme une hache de bourreau, à l'astuce railleuse, avait entièrement disparu. Il ne restait que Holmes le poète, Holmes l'homme sensible et d'une nervosité quasi féminine, fondu, plongé, disparu dans la musique ! Non, sans doute, je ne reverrai jamais un tel homme.
Bref, pour moi qui le connaissais bien, je devinais, à le voir ainsi totalement abandonné à son sentiment, que des désagréments en grand nombre se préparaient pour des ennemis que je n'avais pas encore discernés.
Je suppose que vous allez rentrer chez vous, maintenant ? me demanda-t-il après le concert. — Sans doute, cela vaudrait mieux.
Pour ma part, quelques heures de travail m'attendent. L'affaire de Coburg Square est assez ennuyeuse.
Ah ?
— Quelque chose de considérable se prépare, mais j'ai bon espoir de pouvoir l'éviter. L'ennui, c'est que nous sommes aujourd'hui samedi, ce qui complique les choses. Enfin... J'aurai besoin de vous ce soir, est-ce trop demander
A quelle heure ?
Dix heures, je pense, cela ira.
Entendu, je serai chez vous à dix heures.
Merci. Ah ! à propos, prenez donc votre vieux revolver d'ordonnance...
Il me fit un geste de la main et disparut dans la foule.
Je ne crois pas être plus bête qu'un autre ; cependant, j'ai toujours été rempli d'un sentiment de profonde nullité en voyant travailler Sherlock Holmes. Enfin quoi ! J'avais vu ce qu'il avait vu, entendu ce
qu'il avait entendu, au même moment et en même temps que lui... Et il voyait des choses, comprenait des choses que je n'imaginais même pas ! Il en était à prévoir un crime pour dix heures du soir, tandis que je ne voyais pour ma part qu'une histoire amusante, certes, mais profondément loufoque !
C'est à peu près ce que je pensais en me la remémorant ce soir-là, tandis que je roulais en cab vers Baker Street.
Devant la porte, deux fiacres étaient déjà arrêtés. En montant l'escalier, j'entendis le bruit de plusieurs voix.
Holmes était en conversation avec deux hommes, et, en entrant, je reconnus aussitôt l'un d'eux. C'était l'inspecteur Peter Jones, officier de police criminelle. L'autre était un grand homme maigre dont le visage allait terriblement bien avec le chapeau impeccable et les vêtements sobres de l'homme d'affaires.
— Ah ! Watson ! Nous vous attendions, nous sommes au complet ! Vous connaissez M. Jones, de Scotland Yard ? me demanda Holmes en prenant au râtelier une lourde cravache de chasse. Mais vous ne connaissez pas M. Merryweather, qui sera notre compagnon pour notre promenade nocturne.
— Vous voyez, docteur, me dit Jones avec le ton suffisant qui lui était habituel, nous chassons encore une fois en meute ! Notre ami Holmes n'a pas son pareil pour lancer le gibier, mais il a besoin des vieux chiens pour le relever ensuite !
— J'espère, dit l'homme d'affaires d'un ton lugubre, j'espère que notre chasse ne se terminera pas par un lapin !
Ça ! dit le policier avec suffisance, vous pouvez faire entièrement confiance à M. Holmes ! Ses méthodes personnelles sont peut-être un peu trop théoriques pour mon goût, mais on ne peut lui dénier un certain brio. Il lui est même arrivé, pour être franc, de nous simplifier réellement la tâche en deux ou trois occasions. Je me souviens de certaine affaire de meurtre à Brixton Road...
Si c'est votre avis, M. Jones, interrompit l'étranger avec déférence, cela doit être aussi le mien. J'ai trop le respect de notre admirable police pour mettre votre opinion en doute. La seule chose qui m'ennuie, je le confesse, c'est mon bridge du samedi soir. Depuis vingt-sept ans, c'est la première fois que je le manque.
— Je crois que vous n'aurez jamais joué aussi gros que ce soir, dit Holmes avec bonne humeur. Votre enjeu est de quelque trente mille livres, M. Merryweather, à peu de choses près. Et pour vous, Jones, l'enjeu n'est pas moins fort...
John Clay ! dit Jones en serrant les poings, John Clay l'assassin, le voleur, le faux-monnayeur, le faussaire ! C'est un homme jeune, M. Merryweather, mais tout jeune qu'il est, c'est un maître dans son genre ! Je ne connais personne que j'aurais autant de plaisir à arrêter ! Et ce n'est pas n'importe qui, savez-vous ? Son grand-père était un duc et prince de sang ! Lui-même a été élevé à Eton et à Oxford ! Je suis sur sa piste depuis des mois, je n'ai jamais réussi à le pincer ! C'est une véritable anguille : un jour il pille un château
en Écosse, le lendemain il extorque des fonds dans le sud de l'Angleterre ! Je ne l'ai même jamais vu !
— J'espère vivement vous le présenter ce soir, dit Holmes d'un air énigmatique. Je n'en serai pas fâché, car j'ai eu affaire à lui également une ou deux fois et je dois reconnaître qu'il est remarquablement fort. Mais ne nous mettons pas en retard. Vous prendrez tous les deux le premier fiacre, et Watson et moi nous suivrons avec le second.
Holmes ne parla guère pendant le trajet. Il fredonnait les airs que nous avions entendus l'après-midi. Il semblait d'excellente humeur. Enfin, après un interminable lacis de ruelles obscures, il se pencha vers moi :
— J'ai oublié de vous dire : ce M. Merryweather est directeur de banque et l'affaire l'intéresse de près. J'ai pensé que ce serait aussi bien d'avoir Jones avec nous. Jones est un imbécile, professionnellement parlant, mais il a un bon côté, il est aussi têtu et aussi courageux qu'un chien boxer. Il faudrait le tuer pour lui faire lâcher prise quand il a posé la patte sur quelqu'un. Nous sommes arrivés. Descendons.
Nous étions dans la même grande rue où nous nous étions promenés le matin même. M. Merryweather nous fit entrer dans une petite allée obscure fermée par une porte métallique et, à l'aide d'une clef compliquée, nous ouvrit une seconde porte blindée située sur le côté d'un bâtiment sombre. Au bout d'un couloir, une autre porte massive et également blindée fut également ouverte par ses soins.
Nous nous engageâmes dans un escalier de pierre en coquille qui se terminait par une nouvelle porte métallique encore plus formidable. Après un petit couloir cimenté et fort humide, une dernière porte nous mena à une grande cave voùtée où nous aperçumes, à la lueur de la lanterne sourde que tenait le banquier, un grand nombre de caisses en bois et de grandes boîtes métalliques.
Vous ne semblez pas trop vulnérables par le plafond, au moins, dit Holmes en élevant la lanterne.
Ni par le sol d'ailleurs, répliqua Merryweather en donnant un coup de canne sur le sol. Mais, grand Dieu ! cela sonne creux
Il devint tout pàle.
Puis-je vous prier de vous tenir un peu tranquille ? demanda Holmes d'un ton sec. Voilà notre expédition compromise, maintenant ! Auriez-vous l'extrême bonté de vous asseoir sur l'une de ces caisses et de ne plus faire de bruit ?
M. Merryweather pinça les lèvres et se percha tant bien que mal sur l'une des caisses avec l'air d'un vieux perroquet à qui l'on a manqué de respect.
Holmes tira sa loupe de sa poche et s'agenouilla par terre. Il inspecta minutieusement les dalles et les interstices qui les séparaient. Il se releva l'air satisfait.
Cela devrait aller, dit-il, je pense que nous avons une bonne heure devant nous. Ils ne prendront aucun risque avant que Jabez Wilson soit couché. Mais, aussitôt après, ils ne perdront pas une seconde, car plus tôt ils auront fini, plus tôt ils auront de temps pour se mettre à l'abri. Vous avez compris, Watson, dit-il en se tournant vers moi, vous avez compris où nous sommes ? Nous sommes dans les caves de la
banque. M. Merryweather, qui est le président du conseil d'administration, va certainement vous expliquer ce qui attire ici l'une des plus audacieuses bandes de criminels de Londres.
C'est notre or français qui les attire, dit l'administrateur d'un ton lugubre.
— Votre or français ?
Oui, nous avons été avertis à plusieurs reprises que quelque chose se préparait. Il y a quelques mois, nous avons emprunté à une banque française trente mille pièces d'or, des napoléons. Finalement, nous n'avons pas eu besoin de cet or, mais on a su dans la City que nous l'avions et qu'il était entreposé ici. La caisse sur laquelle je suis assis contient deux mille pièces d'or, par exemple, enveloppées dans des feuilles de plomb. Notre réserve de métal fin est beaucoup plus importante en ce moment que ce n'est l'habitude pour une succursale de banque.
Voilà ce qui attire ces messieurs, dit Holmes. Maintenant, nous allons prendre nos postes respectifs. M. Merryweather, mettez-vous ici, Jones se mettra là, Watson à cet endroit et moi je reste où je suis. Et maintenant, fermez votre lanterne.
— Mais, dit faiblement le pauvre banquier, nous allons rester dans le noir ?
— J'en ai peur, dit Holmes. J'avais emporté des cartes en espérant que nous pourrions faire un bridge Puisque nous sommes quatre, mais leur travail est beaucoup plus avancé que je ne croyais et ce serait tout à fait imprudent. Quand il sera temps, j'allumerai la lanterne, alors précipitez-vous sur eux. Mais attention ! ils sont dangereux ! S'ils tirent, Watson, n'hésitez pas une seconde, abattez-les comme des chiens.
Je posai mon revolver tout armé sur une caisse et je m'assis. L'obscurité était effroyablement épaisse. C'étaient les ténèbres absolues. Seule l'odeur de métal chauffé de la lampe nous apportait quelque réconfort dans l'atmosphère humide et glaciale de la cave.
— Ils n'ont qu'une seule issue possible, chuchota Holmes, c'est la maison du prêteur sur gages. Vous avez fait ce qu'il fallait, Jones ?
Un inspecteur et trois agents font le guet devant la maison, murmura le policier.
Parfait.
Le temps s'écoula avec une lenteur désespérante. Au total, l'attente ne dut pas durer plus d'une heure et quart, mais, pour ma part, j'eus l'impression que toute la nuit au moins s'écoulait. J'étais terriblement raide et ankylosé, car je n'osais faire un mouvement dans l'obscurité de peur de heurter quelque chose et d'être cause de quelque bruit. J'entendais, à quelques pas de moi, la respiration de mes compagnons, celle, lourde, de Jones et celle, chuintante et ressemblant à des soupirs, du banquier.
J'écarquillais les yeux dans l'obscurité quand il me sembla tout à coup apercevoir sur le sol un bref rai de lumière.
Ce ne fut d'abord qu'une brève lueur rougeâtre, puis ce fut une ligne jaune entre deux dalles. Je retenais ma respiration. La lueur s'élargit alors et je vis qu'une dalle se soulevait lentement et sans le moindre bruit. Puis une main apparut par le trou, une
main fine, blanche et délicate comme une main de femme. La main tâtonna un moment autour d'elle, éclairée par la lumière qui jaillissait de sous la dalle, puis se retira.
Et puis... la lourde dalle de pierre blanche se souleva de nouveau, en entier cette fois, et une vaste ouverture carrée se dessina en jaune sur le sol obscur. Un visage imberbe passa par-dessus le rebord et inspecta les alentours, puis une silhouette se dressa, et, prenant appui d'un genou sur le bord du trou, un homme mince sauta souplement sur le sol sans faire de bruit. Au même instant, son complice surgit à son tour. Aussi mince que lui et aussi agile, il s'en différenciait cependant par une chevelure d'un rouge flamboyant.
— Parfait, murmura le premier, tout va bien. Tu as le sac et le ciseau à froid ? Et... Oh ! Mon Dieu ! File, Archie ! File ! Je me débrouille tout seul !
Holmes venait de faire jouer le ressort de la lanterne et avait empoigné l'homme. Jones se précipita et, plongeant dans le trou, agrippa le complice. On entendit un bruit d'étoffe déchirée.
La lumière de la lanterne fit luire l'acier d'un revolver, mais la lourde cravache de Holmes frappa le poignet tendu et l'arme tinta sur le sol.
— Inutile, John Clay ! fit Holmes, vous êtes pris Vous n'avez aucune chance !
— Je vois ! dit l'autre avec sang-froid. J'espère que mon camarade s'en est tiré, bien qu'il vous reste un morceau de sa veste.
— On l'attend à la sortie, Saxe-Coburg Square.
— Eh bien, bravo, dit le jeune homme avec enjouement, vous n'avez rien oublié ! Tous mes compliments !
Veuillez agréer également les miens, fit Holmes en souriant. Votre idée de la Ligue des Hommes Roux était remarquablement efficace et tout à fait originale !
Allons ! dit Jones, tendez les poignets que je vous passe les menottes !
— Je vous saurais gré de ne pas me toucher avec vos mains sales ! dit le jeune homme d'un ton froissé,
vous ne savez peut-être pas que j'ai du sang royal dans les veines ? J'aimerais aussi que vous me disiez « Monsieur », et « s'il vous plait » !
Monseigneur aurait-il la bonté de monter lui-même par l'escalier ? se moqua Jones, un carrosse attend là-haut Son Altesse pour la conduire au poste !
— Très bien, mon ami, c'est mieux ! dit John Clay en riant.
Il s'inclina avec grâce devant nous et passa flegmatiquement devant le policier.
Réellement, M. Holmes, dit le banquier avec effusion, je ne sais comment vous remercier, ni comment la banque pourra jamais s'acquitter envers vous !
Ne parlons pas de cela ! fit Holmes avec un geste des doigts. Les frais engagés dans cette affaire ont réellement été négligeables Néanmoins si la Banque
C ZD 9
tient à me les rembourser, bien entendu... Voyez-vous, Watson, me dit Holmes quelques heures plus tard, alors que l'aube se levait derrière les vitres de Baker Street et que nous étions installés dans un fauteuil, de part et d'autre de la cheminée, un bon verre de whisky à la main, une chose m'a paru dès le premier instant évidente : cette annonce insensée de la prétendue Ligue des Hommes Roux et ce travail incroyable de copie à la main de l'Encyclopaedia Britannica ne pouvaient avoir qu'une explication, endehors de la simple farce. Il fallait retenir hors de chez lui tous les jours à heure fixe notre ami le prêteur sur gages. Il faut avouer que le moyen qu'ils ont trouvé n'était pas banal ! En fait, c'était très astucieux. Quatre livres par semaine étaient un appât non négligeable !
C'est évidemment la couleur des cheveux de son complice qui a inspiré à Clay cette histoire saugrenue ?
Sans aucun doute. Mais j'ai seulement compris que ce n'était pas une farce quand j'ai su que le pseudo-Spaulding avait accepté de travailler à demi-tarif.
— Mais comment diable avez-vous compris les raisons de cette conduite extravagante ?
Eh bien, s'il y avait eu des femmes dans la maison, la raison aurait pu être une intrigue sentimentale. Mais il n'y en avait pas. D'autre part, le prêteur sur gages lui-même ne roule pas sur l'or. Alors quoi ? Qu'est-ce qui pouvait justifier une préparation aussi minutieuse ? Et puis, en y repensant, j'ai trouvé : la cave ! La cave où le commis passait des heures entières sous prétexte de photo ! Quand Jabez Wilson m'eut fait la description de Vincent Spaulding, je n'eus pas de mal à reconnaître le signalement de l'un des criminels les plus recherchés de Londres. Qu'est-ce que cet homme pouvait bien faire dans la cave ? Évidemment quelque chose qui lui prenait plusieurs heures par jour depuis des semaines. Quoi ? Je ne pouvais imaginer qu'un tunnel, naturellement, mais pour aller où ?
« C'est à ce moment-là que nous sommes allés nous
rendre compte sur place et que vous avez été surpris de me voir frapper le sol avec ma canne devant la maison. En réalité, j'ai été aussi étonné que vous, je dois le reconnaître, je m'attendais à ce que le sol sonnât creux à cet endroit. J'en conclus que le tunnel pouvait s'étendre derrière la maison. C'est alors que j'ai sonné en espérant que le commis viendrait ouvrir, ce qu'il a d'ailleurs fait. Nous ne nous étions jamais vus, mais je l'ai aussitôt reconnu. En fait, j'ai à peine regardé son visage ; en revanche ses genoux m'intéressaient beaucoup ! Ils étaient complètement froissés et usés, comme quand on travaille à genoux. En faisant le tour du pâté de maison, j'ai compris : la succursale de la banque était exactement derrière la maison ! La conclusion, vous la connaissez aussi bien que moi !
— Mais comment avez-vous su qu'ils feraient leur coup ce soir même ?
Étant donné que le tunnel était fini, ils n'avaient plus besoin de retenir Jabez Wilson hors de chez lui et, en conséquence, ils ont fermé le «bureau» de la Ligue. Mais, pour eux, il fallait absolument en finir au plus tôt ; le tunnel pouvait être découvert, ou l'or transporté ailleurs, que sais-je ? Le samedi était parfait puisque cela leur laissait tout le week-end pour disparaître. Je les attendais donc hier soir.
C'est d'une logique merveilleuse ! m'exclamai-je.
La logique me sauve de l'ennui, répondit-il en se massant les yeux du pouce et de l'index. Ces petits problèmes font de leur mieux dans ce sens.

samedi 18 août 2007

Simpsons

Who want more simpson ?


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vendredi 17 août 2007

Le vélo ("Le petit Nicolas") - Sempé/Goscinny

Encore un livre à lire !

Le vélo
Papa ne voulait pas m'acheter de vélo. Il disait toujours que les enfants sont très imprudents et qu'ils veulent faire des acrobaties et qu'ils cassent leurs vélos et qu'ils se font mal. Moi, je disais à papa que je serais prudent et puis je pleurais et puis je boudais et puis je disais que j'allais quitter la maison, et, enfin, papa a dit que j'aurais un vélo si j'étais parmi les dix premiers à la composition d'arithmétique.
C'est pour ça que j'étais tout content hier en rentrant de l'école, parce que j'étais dixième à la composition. Papa, quand il l'a su, il a ouvert des grands yeux et il a dit : « Ça alors, eh ben ça alors » et maman m'a embrassé et elle m'a dit que papa m'achèterait tout de suite un beau vélo et que c'était très bien d'avoir réussi ma composition d'arithmétique. Il faut dire que j'ai eu de la chance, parce qu'on n'était que onze pour faire la composition, tous les autres copains avaient la grippe et le onzième c'était Clotaire qui est tou­jours le dernier mais lui ce n'est pas grave parce qu'il a déjà un vélo.
Aujourd'hui, quand je suis arrivé à la maison, j'ai vu papa et maman qui m'attendaient dans le jardin avec des gros sourires sur la bouche.
« Nous avons une surprise pour notre grand gar­çon! » a dit maman et elle avait des yeux qui rigo­laient, et papa est allé dans le garage et il a ramené, vous ne le devinerez pas : un vélo! Un vélo rouge et argent qui brillait, avec une lampe et une son­nette. Terrible! Moi, je me suis mis à courir et puis, j'ai embrassé maman, j'ai embrassé papa et j'ai embrassé le vélo. « Il faudra me promettre d'être prudent, a dit papa, et de ne pas faire d'acrobaties!
J'ai promis, alors maman m'a embrassé, elle m'a dit que j'étais son grand garçon à elle et qu'elle allait préparer une crème au chocolat pour le dessert et elle est rentrée dans la maison. Ma maman et mon papa sont les plus chouettes du monde!
Papa, il est resté avec moi dans le jardin. « Tu sais, il m'a dit, que j'étais un drôle de champion cycliste et que si je n'avais pas connu ta mère, je serais peut-être passé professionnel? » Ça, je ne le savais pas. Je savais que papa avait été un cham­pion terrible de football, de rugby, de natation et de boxe, mais pour le vélo, c'était nouveau. « Je vais te montrer» , a dit papa, et i1 s'est assis sur mon vélo et il a commencé à tourner dans le jardin. Bien sûr, le vélo était trop petit pour papa et il avait du mal avec ses genoux qui lui remontaient jusqu'à la figure, mais il se débrouillait.
« C'est un des spectacles les plus grotesques aux­quels il m'ait été donné d'assister depuis la dernière fois que je t'ai vu! » Celui qui avait parlé c'était monsieur Blédurt, qui regardait par-dessus la haie du jardin. Monsieur Blédurt c'est notre voisin, qui aime bien taquiner papa. « Tais-toi, lui a répondu papa, tu n'y connais rien au vélo! — Quoi? a crié monsieur Blédurt, sache, pauvre ignorant, que J'étais champion interrégional amateur et que je serais passé professionnel si je n'avais pas connu ma femme! » Papa s'est mis à rire. « Champion, toi? il a dit, papa. Ne me fais pas rire, tu sais à peine te tenir sur un tricycle! » Ça, ça ne lui a pas plu à monsieur Blédurt. « Tu vas voir », il a dit et il a sauté par-dessus la haie. « Passe-moi ce vélo », il a dit monsieur Blédurt en mettant la main sur le guidon, mais papa refusait de lâcher le vélo. « On ne t'a pas fait signe, Blédurt, a dit papa, rentre dans ta tanière! j — Tu as peur que e te fasse honte devant ton malheureux enfant? » a demandé mon­sieur Blédurt. « Tais-toi, tiens, tu me fais de la peine, voilà ce que tu me fais! » a dit papa, il a arraché le guidon des mains de monsieur Blédurt et il a recommencé à tourner dans le jardin. « Gro­tesque ! » a dit monsieur Blédurt, « Ces paroles d'envie ne m'atteignent pas », a répondu papa.
Moi, je courais derrière papa et je lui ai demandé si je pourrais faire un tour sur mon vélo, mais il ne m'écoutait pas, parce que monsieur Blédurt s'est mis à rigoler en regardant papa et papa a dérapé sur les bégonias. « Qu'est-ce que tu as à rire bête­ment? » a demandé papa. « Je peux faire un tour, maintenant? » j'ai dit. « Je ris parce que ça m'amuse de rire! » a dit monsieur Blédurt. « C'est mon vélo, après tout », j'ai dit. « Tu es complète­ment idiot, mon pauvre Blédurt », a dit papa. « Ah oui? » a demandé monsieur Blédurt. « Oui! » a répondu papa. Alors, monsieur Blédurt s'est approché de papa et il a poussé papa qui est tombé avec mon vélo dans les bégonias. « Mon vélo! » j'ai crié. Papa s'est levé et il a poussé monsieur Blédurt qui est tombé à son tour en disant : « Non mais, essaie un peu! »
Quand ils ont cessé de se pousser l'un l'autre, monsieur Blédurt a dit : « J'ai une idée, je te fais une course contre la montre autour du pâté de maisons, on verra lequel de nous deux est le plus fort! — Pas question, a répondu papa, je t'interdis de monter sur le vélo de Nicolas! D'ailleurs, gros comme tu l'es, tu le casserais, le vélo. — Dégon­flé! » a dit monsieur Blédurt. « Dégonflé? moi? A crié papa, tu vas voir! » Papa a pris le vélo et il est sorti sur le trottoir. Monsieur Blédurt et moi nous l'avons suivi. Moi, je commençais à en avoir assez et puis je ne m'étais même pas assis sur le vélo! « Voilà, a dit papa, on fait chacun un tour du pâté de maisons et on chronomètre, le gagnant est pro­clamé champion. Ce n'est d'ailleurs qu'une forma­lité, pour moi, c'est gagné d'avance! — Je suis heureux que tu reconnaisses ta défaite », a dit monsieur Blédurt. « Et moi, qu'est-ce que je fais? » j'ai demandé. Papa s'est retourné vers moi, tout surpris, comme s'il avait oublié que j'étais là. « Toi? il m'a dit papa, toi? Eh bien, toi, tu seras le chronométreur. Monsieur Blédurt va te donner sa montre. » Mais monsieur Blédurt ne voulait pas la donner, sa montre, parce qu'il disait que les enfants ça cassait tout, alors papa lui a dit qu'il était radin et il m'a donné sa montre à lui qui est chouette avec une grande aiguille qui va très vite mais moi j'aurais préféré mon vélo.
Papa et monsieur Blédurt ont tiré au sort et c'est monsieur Blédurt qui est parti le premier. Comme c'est vrai qu'il est assez gros, on ne voyait presque pas le vélo et les gens qui passaient dans la rue se retournaient en rigolant pour le regarder, monsieur Blédurt. Il n'allait pas très vite et puis, il a tourné le coin et il a disparu. Quand on l'a vu revenir par l'autre coin, monsieur Blédurt était tout rouge, il tirait la langue et il faisait des tas de zigzags. « Combien? » il a demandé quand il est arrivé devant moi. « Neuf minutes et la grande aiguille entre le cinq et le six », j'ai répondu. Papa s'est mis à rigoler. « Ben mon vieux, il a dit, avec toi, le Tour de France ça durerait six mois!

Comment je suis devenu stupide - Martin Page

Voilà: les pages 45 à 52 ! C'est un exellent livre, je vous le conseille !



« Il y a des gens à qui les meilleures choses ne réus­sissent pas. Ils peuvent être habillés d'un costume en cachemire, ils auront l'air de clochards ; être riches et endettés; être grands et nuls au basket. Je m'en rends compte aujourd'hui, j'appartiens à l'espèce de ceux qui n'arrivent pas à rentabiliser leurs avantages, pour qui ces avantages sont même des inconvénients.
« La vérité sort de la bouche des enfants. À l'école primaire, une insulte infâme était d'être traité d'intello; plus tard, être un intellectuel devient presque une qua­lité. Mais c'est un mensonge: l'intelligence est une tare. Comme les vivants savent qu'ils vont mourir, alors que les morts ne savent rien, je pense qu'être intelligent est pire que d'être bête, parce que quelqu'un de bête ne s'en rend pas compte, tandis que quelqu'un d'intelli­gent, même humble et modeste, le sait forcément.
« Il est écrit dans L'Ecclésiaste que "qui accroît sa science, accroît sa douleur"; mais, n'ayant jamais eu le bonheur d'aller au catéchisme avec les autres enfants, je n'ai pas été prévenu des dangers de l'étude. Les chré­tiens ont bien de la chance, si jeunes, d'être mis en garde contre le risque de l'intelligence ; toute leur vie, ils sauront s'en écarter. Heureux les simples d'esprit.
« Ceux qui pensent que l'intelligence a quelque noblesse n'en ont certainement pas assez pour se rendre compte que ce n'est qu'une malédiction. Mon entourage, mes camarades de classe, mes professeurs, tout le monde m'a toujours trouvé intelligent. Je n'ai jamais très bien compris pourquoi et comment ils en arrivaient à ce verdict sur ma personne. J'ai souvent souffert de ce racisme positif, de ceux qui confondent l'apparence de l'intelligence et l'intelligence, et vous condamnent, d'un préjugé faussement favorable, à incarner une figure d'autorité. De même que l'opinion s'extasie sur le jeune homme ou la jeune fille ayant la plus grande beauté, pour l'humiliation silencieuse des autres moins bien dotés par la nature, j'étais la créa­ture intelligente et cultivée. Combien je détestais ces séances où je participais, malgré moi, à blesser, à abaisser des garçons et des filles jugés moins brillants !
« Je n'ai jamais été sportif; les dernières compéti­tions importantes qui ont fatigué mes muscles sont les concours de billes à l'école primaire dans la cour de récréation. Mes bras fins, mon souffle court, mes jambes lentes ne me permettaient pas de faire les efforts nécessaires pour taper dans une balle avec efficacité ; je n'avais que la force de fouiller le monde avec mon esprit. Trop chétif pour le sport, il ne me restait que les neurones pour inventer des jeux de balle. L'intelligence était un pis-aller.
« L'intelligence est un raté de l'évolution. Au temps des premiers hommes préhistoriques, j'imagine très bien, au sein d'une petite tribu, tous les gamins courant dans la brousse, pourchassant les lézards, cueillant des baies pour le dîner; peu à peu, au contact des adultes, apprenant à être des hommes et des femmes parfaits : chasseurs, cueilleurs, pêcheurs, tanneurs... Mais, en regardant plus attentivement la vie de cette tribu, on s'aperçoit que quelques enfants ne participent pas aux activités du groupe: ils restent assis près du feu, à l'abri à l'intérieur de la grotte. Ils ne sauront jamais se défendre contre les tigres à dents de sabre, ni chasser; livrés à eux-mêmes, ils ne survivraient pas une nuit. S'ils passent leurs journées à ne rien faire, ce n'est pas par fainéantise, non, ils voudraient bien gambader avec leurs camarades, mais ils ne peuvent pas. La nature, en les mettant au monde, a bafouillé. Dans cette tribu, il y a une petite aveugle, un garçon boiteux, un autre maladroit et distrait... Alors, ils restent au campement toute la journée, et comme ils n'ont rien à faire et que les jeux vidéo n'ont pas encore été inventés, ils sont bien obligés de réfléchir et de laisser vagabonder leurs pensées. Et ils passent leur temps à penser, à essayer de décrypter le monde, à imaginer des histoires et des inventions. C'est comme ça qu'est née la civilisation : parce que des gosses imparfaits n'avaient rien d'autre à faire. Si la nature n'estropiait personne, si le moule était à chaque fois sans faille, l'humanité serait restée une espèce de proto-hominidés, heureuse, sans aucune pensée de progrès, vivant très bien sans Prozac, sans capotes ni lecteur de DVD dolby digital.
« Être curieux, vouloir comprendre la nature et les hommes, découvrir les arts, devrait être la tendance de tout esprit. Mais, si cela était, avec l'organisation actuelle du travail, le monde s'arrêterait de tourner, simplement parce que cela prend du temps et déve­loppe l'esprit critique. Plus personne ne travaillerait. C'est pourquoi les hommes ont des goûts et des dégoûts, des choses qui les intéressent et d'autres pas ; parce que, sinon, il n'y aurait pas de société. Ceux qui s'intéressent à trop de choses, qui s'intéressent même aux sujets qui ne les intéressaient pas a priori - et qui veulent comprendre les raisons de leur désintérêt - en payent le prix par une certaine solitude. Pour échapper à cet ostracisme, il est nécessaire de se doter d'une intel­ligence qui a une fonction, qui sert une science ou une cause, un métier; tout simplement, une intelligence qui sert à quelque chose. Mon intelligence présumée, trop indépendante, ne sert à rien, c'est-à-dire qu'elle ne peut pas être récupérée pour être employée par l'université, une entreprise, un journal ou un cabinet d'avocats.
« J'ai la malédiction de la raison; je suis pauvre, céli­bataire, déprimé. Cela fait des mois que je réfléchis sur ma maladie de trop réfléchir, et j'ai établi avec certi­tude la corrélation entre mon malheur et l'inconti­nence de ma raison. Penser, essayer de comprendre ne m'a jamais rien apporté mais a toujours joué contre moi. Réfléchir n'est pas une opération naturelle, ça blesse, comme si cela révélait des tessons de bouteille et des barbelés mêlés à l'air. Je n'arrive pas à arrêter mon cerveau, à ralentir sa cadence. Je me sens comme une locomotive, une vieille locomotive qui fonce sur les rails, et qui ne pourra jamais s'arrêter, car le car­burant qui lui donne sa puissance vertigineuse, son charbon, est le monde. Tout ce que je vois, sens, entends, s'engouffre dans le four de mon esprit, l'em­balle et le fait tourner à plein régime. Essayer de com­prendre est un suicide social, cela veut dire ne plus goûter à la vie sans se sentir, malgré soi, à la fois comme un oiseau de proie et un charognard qui dépèce ses objets d'étude. Ce qu'on cherche à com­prendre, souvent, on le tue, car, comme chez l'apprenti médecin, il n'y a pas de véritable connaissance sans dissection: on découvre les veines et la circulation du sang, l'organisation du squelette, les nerfs, le fonc­tionnement intime du corps. Et, une nuit d'épouvante, on se retrouve dans une crypte humide et sombre, un scalpel à la main, barbouillé de sang, souffrant de nau­sées constantes, avec un cadavre froid et informe sur une table de métal. Après, on peut toujours essayer d'être un Pr Frankenstein, et rapiécer tout ça pour en faire un être vivant, mais le risque est de fabriquer un monstre meurtrier. J'ai trop vécu dans les morgues ; aujourd'hui, je sens approcher le danger du cynisme, de l'aigreur et de l'infinie tristesse ; rapidement, on devient doué pour le malheur. Il n'est pas possible de vivre en étant trop conscient, trop pensant. D'ailleurs, observons la nature : tout ce qui vit vieux et heureux n'est pas très intelligent. Les tortues vivent des siècles, l'eau est immortelle et Milton Friedman est toujours vivant. Dans la nature, la conscience est l'exception; on peut même postuler qu'elle est un accident car elle ne garantit aucune supériorité, aucune longévité par­ticulière. Dans le cadre de l'évolution des espèces, elle n'est pas le signe d'une meilleure adaptation. Ce sont les insectes qui, en âge, en nombre et en territoire occupé, sont les véritables maîtres de la planète. L'or­ganisation sociale des fourmis, par exemple, est bien plus performante que ne le sera jamais la nôtre, et aucune fourmi n'a de chaire à la Sorbonne.
« Tout le monde a des choses à dire sur les femmes, les hommes, les flics, les assassins. Nous généralisons à par­tir de notre propre expérience, de ce qui nous arrange, de ce que l'on peut comprendre avec les maigres moyens de nos réseaux neuronaux et suivant la pers­pective de notre vision. C'est une facilité qui permet de penser rapidement, de juger et de se positionner. Cela n'a pas de valeur en soi, ce sont des signaux, des petits drapeaux que chacun agite. Et tout le monde défend la vérité de ses avantages, de son sexe, de sa fortune.
« Dans un débat, les généralités offrent l'avantage de la simplicité et de la fluidité des raisonnements, de leur compréhension facile et donc d'un plus grand impact sur les auditeurs. Pour traduire cela en langage mathématique, les discussions à base de géné­ralités sont des additions, des opérations simples, qui, par leur évidence, font croire à leur pertinence. Tan­dis qu'une discussion sérieuse donnerait plutôt l'idée d'une suite d'inéquations à plusieurs inconnues, d'in­tégrales et de jonglages avec des nombres complexes.
« Une personne sage dans une discussion aura tou­jours l'impression de simplifier, et son seul désir serait de faire des ratures, de coller des astérisques à certains mots, de mettre des notes en bas de page et des com­mentaires en fin de volume pour exprimer vraiment sa pensée. Mais, dans une conversation au coin d'un couloir, à un dîner animé ou dans les pages d'un jour­nal, ce n'est guère possible : il n'est pas question de rigueur, d'objectivité, d'impartialité, d'honnêteté. La vertu est un handicap rhétorique, elle n'est pas efficace dans un débat. Certains brillants esprits, voyant la vacuité nécessaire de toute discussion, ont choisi d'être espiègles et de suggérer la complexité par le paradoxe et un humour distancié. Pourquoi pas, après tout c'est un moyen de survivre.
« Les hommes simplifient le monde par le langage et la pensée, ainsi ils ont des certitudes ; et avoir des certitudes est la plus puissante volupté en ce monde, bien plus puissante que l'argent, le sexe et le pouvoir réunis. Le renoncement à une véritable intelligence est le prix à payer pour avoir des certitudes, et c'est toujours une dépense invisible à la banque de notre conscience. À ce compte, je préfère encore ceux qui ne se couvrent pas du manteau de la raison et affirment la fiction de leur croyance. Ainsi un croyant acceptant que sa foi ne soit que croyance et non pas préemption sur la vérité des choses réelles.
«Il y a un proverbe chinois qui dit, à peu près, qu'un poisson ne sait jamais quand il pisse. Cela s'applique parfaitement aux intellectuels. L'intellectuel est per­suadé d'être intelligent, parce qu'il se sert de son cer­veau. Le maçon se sert de ses mains, mais il a aussi un cerveau qui peut lui dire "Eh ! Ce mur n'est pas droit et, en plus, tu as oublié de mettre du ciment entre les parpaings". Il y a un va-et-vient entre son travail et sa raison. L'intellectuel travaillant avec sa raison ne pos­sède pas ce va-et-vient, ses mains ne s'animent pas pour lui dire "Eh, bonhomme, tu te goures ! La Terre est ronde". Il manque à l'intellectuel ce décalage, alors il se croit capable d'avoir un avis éclairé sur tous les sujets. L'intellectuel est comme un pianiste qui, parce qu'il utilise ses mains avec virtuosité, pense avoir les aptitudes pour être, naturellement, joueur de poker, boxeur, neurochirurgien et peintre.
« Les intellectuels ne sont évidemment pas les seuls concernés par l'intelligence. En général, quand quelqu'un commence en disant : "Ce n'est pas pour être démagogique, mais...", c'est effectivement pour être démagogique. Alors, je ne sais pas trop comment dire ce qui pourrait être interprété comme de la condescendance. Je suis persuadé que l'intelligence est une vertu partagée par l'ensemble de la population, sans distinction sociale : il y a le même pourcentage de gens intelligents chez les profs d'histoire et les marins-pêcheurs bretons, chez les écrivains et les dactylos... Cela vient de mon expérience, à force de côtoyer des brain-builders, des penseurs et des professeurs, des intellectuels bêtes, et, en même temps, des gens noilliaux, intelligents sans certificat d'intelligence, sans l'aura institutionnelle. Je ne peux pas dire autre chose. C'est d'autant plus contestable qu'une étude scientifique est impossible. Trouver quelqu'un intelligent, sensé, n'est pas fonction du diplôme ; il n'y a pas de test de QI pour dévoiler ce qu'on pourrait appeler le bon sens. Je repense à ce que disait Michael Herr, scénariste de Full Metal Jacket, dans le superbe livre de Michel Ciment sur Kubrick: "La stupidité des gens ne vient pas de leur manque d'intelligence, mais de leur absence de courage.
« Une chose que l'on peut admettre, c'est que fré­quenter de grandes oeuvres, se servir de son esprit, lire les ouvrages de génies, si cela ne rend pas intelligent à coup sûr, cela rend le risque plus probable. Bien sûr, il y a des gens qui auront lu Freud, Platon, qui sauront jongler avec les quarks et faire la différence entre un faucon pèlerin et une crécerelle, et qui seront des imbéciles. Néanmoins, potentiellement, en étant au contact avec une multitude de stimulations et en lais­sant son esprit fréquenter une atmosphère enrichis­sante, l'intelligence trouve un terrain favorable à son développement, exactement de la même façon qu'une maladie. Car l'intelligence est une maladie. »

vendredi 10 août 2007

Qui a le vertige ?

jeudi 9 août 2007

The revenge of the GEEKS... et d'autres...

Ahahahahahahaha !!!
The revenge of the GEEKS !!!!!



Qui me battera ?

mardi 7 août 2007

Mise à jour (ptite hein)

La linea