Comment je suis devenu stupide - Martin Page
Voilà: les pages 45 à 52 ! C'est un exellent livre, je vous le conseille !
« Il y a des gens à qui les meilleures choses ne réussissent pas. Ils peuvent être habillés d'un costume en cachemire, ils auront l'air de clochards ; être riches et endettés; être grands et nuls au basket. Je m'en rends compte aujourd'hui, j'appartiens à l'espèce de ceux qui n'arrivent pas à rentabiliser leurs avantages, pour qui ces avantages sont même des inconvénients.
« La vérité sort de la bouche des enfants. À l'école primaire, une insulte infâme était d'être traité d'intello; plus tard, être un intellectuel devient presque une qualité. Mais c'est un mensonge: l'intelligence est une tare. Comme les vivants savent qu'ils vont mourir, alors que les morts ne savent rien, je pense qu'être intelligent est pire que d'être bête, parce que quelqu'un de bête ne s'en rend pas compte, tandis que quelqu'un d'intelligent, même humble et modeste, le sait forcément.
« Il est écrit dans L'Ecclésiaste que "qui accroît sa science, accroît sa douleur"; mais, n'ayant jamais eu le bonheur d'aller au catéchisme avec les autres enfants, je n'ai pas été prévenu des dangers de l'étude. Les chrétiens ont bien de la chance, si jeunes, d'être mis en garde contre le risque de l'intelligence ; toute leur vie, ils sauront s'en écarter. Heureux les simples d'esprit.
« Ceux qui pensent que l'intelligence a quelque noblesse n'en ont certainement pas assez pour se rendre compte que ce n'est qu'une malédiction. Mon entourage, mes camarades de classe, mes professeurs, tout le monde m'a toujours trouvé intelligent. Je n'ai jamais très bien compris pourquoi et comment ils en arrivaient à ce verdict sur ma personne. J'ai souvent souffert de ce racisme positif, de ceux qui confondent l'apparence de l'intelligence et l'intelligence, et vous condamnent, d'un préjugé faussement favorable, à incarner une figure d'autorité. De même que l'opinion s'extasie sur le jeune homme ou la jeune fille ayant la plus grande beauté, pour l'humiliation silencieuse des autres moins bien dotés par la nature, j'étais la créature intelligente et cultivée. Combien je détestais ces séances où je participais, malgré moi, à blesser, à abaisser des garçons et des filles jugés moins brillants !
« Je n'ai jamais été sportif; les dernières compétitions importantes qui ont fatigué mes muscles sont les concours de billes à l'école primaire dans la cour de récréation. Mes bras fins, mon souffle court, mes jambes lentes ne me permettaient pas de faire les efforts nécessaires pour taper dans une balle avec efficacité ; je n'avais que la force de fouiller le monde avec mon esprit. Trop chétif pour le sport, il ne me restait que les neurones pour inventer des jeux de balle. L'intelligence était un pis-aller.
« L'intelligence est un raté de l'évolution. Au temps des premiers hommes préhistoriques, j'imagine très bien, au sein d'une petite tribu, tous les gamins courant dans la brousse, pourchassant les lézards, cueillant des baies pour le dîner; peu à peu, au contact des adultes, apprenant à être des hommes et des femmes parfaits : chasseurs, cueilleurs, pêcheurs, tanneurs... Mais, en regardant plus attentivement la vie de cette tribu, on s'aperçoit que quelques enfants ne participent pas aux activités du groupe: ils restent assis près du feu, à l'abri à l'intérieur de la grotte. Ils ne sauront jamais se défendre contre les tigres à dents de sabre, ni chasser; livrés à eux-mêmes, ils ne survivraient pas une nuit. S'ils passent leurs journées à ne rien faire, ce n'est pas par fainéantise, non, ils voudraient bien gambader avec leurs camarades, mais ils ne peuvent pas. La nature, en les mettant au monde, a bafouillé. Dans cette tribu, il y a une petite aveugle, un garçon boiteux, un autre maladroit et distrait... Alors, ils restent au campement toute la journée, et comme ils n'ont rien à faire et que les jeux vidéo n'ont pas encore été inventés, ils sont bien obligés de réfléchir et de laisser vagabonder leurs pensées. Et ils passent leur temps à penser, à essayer de décrypter le monde, à imaginer des histoires et des inventions. C'est comme ça qu'est née la civilisation : parce que des gosses imparfaits n'avaient rien d'autre à faire. Si la nature n'estropiait personne, si le moule était à chaque fois sans faille, l'humanité serait restée une espèce de proto-hominidés, heureuse, sans aucune pensée de progrès, vivant très bien sans Prozac, sans capotes ni lecteur de DVD dolby digital.
« Être curieux, vouloir comprendre la nature et les hommes, découvrir les arts, devrait être la tendance de tout esprit. Mais, si cela était, avec l'organisation actuelle du travail, le monde s'arrêterait de tourner, simplement parce que cela prend du temps et développe l'esprit critique. Plus personne ne travaillerait. C'est pourquoi les hommes ont des goûts et des dégoûts, des choses qui les intéressent et d'autres pas ; parce que, sinon, il n'y aurait pas de société. Ceux qui s'intéressent à trop de choses, qui s'intéressent même aux sujets qui ne les intéressaient pas a priori - et qui veulent comprendre les raisons de leur désintérêt - en payent le prix par une certaine solitude. Pour échapper à cet ostracisme, il est nécessaire de se doter d'une intelligence qui a une fonction, qui sert une science ou une cause, un métier; tout simplement, une intelligence qui sert à quelque chose. Mon intelligence présumée, trop indépendante, ne sert à rien, c'est-à-dire qu'elle ne peut pas être récupérée pour être employée par l'université, une entreprise, un journal ou un cabinet d'avocats.
« J'ai la malédiction de la raison; je suis pauvre, célibataire, déprimé. Cela fait des mois que je réfléchis sur ma maladie de trop réfléchir, et j'ai établi avec certitude la corrélation entre mon malheur et l'incontinence de ma raison. Penser, essayer de comprendre ne m'a jamais rien apporté mais a toujours joué contre moi. Réfléchir n'est pas une opération naturelle, ça blesse, comme si cela révélait des tessons de bouteille et des barbelés mêlés à l'air. Je n'arrive pas à arrêter mon cerveau, à ralentir sa cadence. Je me sens comme une locomotive, une vieille locomotive qui fonce sur les rails, et qui ne pourra jamais s'arrêter, car le carburant qui lui donne sa puissance vertigineuse, son charbon, est le monde. Tout ce que je vois, sens, entends, s'engouffre dans le four de mon esprit, l'emballe et le fait tourner à plein régime. Essayer de comprendre est un suicide social, cela veut dire ne plus goûter à la vie sans se sentir, malgré soi, à la fois comme un oiseau de proie et un charognard qui dépèce ses objets d'étude. Ce qu'on cherche à comprendre, souvent, on le tue, car, comme chez l'apprenti médecin, il n'y a pas de véritable connaissance sans dissection: on découvre les veines et la circulation du sang, l'organisation du squelette, les nerfs, le fonctionnement intime du corps. Et, une nuit d'épouvante, on se retrouve dans une crypte humide et sombre, un scalpel à la main, barbouillé de sang, souffrant de nausées constantes, avec un cadavre froid et informe sur une table de métal. Après, on peut toujours essayer d'être un Pr Frankenstein, et rapiécer tout ça pour en faire un être vivant, mais le risque est de fabriquer un monstre meurtrier. J'ai trop vécu dans les morgues ; aujourd'hui, je sens approcher le danger du cynisme, de l'aigreur et de l'infinie tristesse ; rapidement, on devient doué pour le malheur. Il n'est pas possible de vivre en étant trop conscient, trop pensant. D'ailleurs, observons la nature : tout ce qui vit vieux et heureux n'est pas très intelligent. Les tortues vivent des siècles, l'eau est immortelle et Milton Friedman est toujours vivant. Dans la nature, la conscience est l'exception; on peut même postuler qu'elle est un accident car elle ne garantit aucune supériorité, aucune longévité particulière. Dans le cadre de l'évolution des espèces, elle n'est pas le signe d'une meilleure adaptation. Ce sont les insectes qui, en âge, en nombre et en territoire occupé, sont les véritables maîtres de la planète. L'organisation sociale des fourmis, par exemple, est bien plus performante que ne le sera jamais la nôtre, et aucune fourmi n'a de chaire à la Sorbonne.
« Tout le monde a des choses à dire sur les femmes, les hommes, les flics, les assassins. Nous généralisons à partir de notre propre expérience, de ce qui nous arrange, de ce que l'on peut comprendre avec les maigres moyens de nos réseaux neuronaux et suivant la perspective de notre vision. C'est une facilité qui permet de penser rapidement, de juger et de se positionner. Cela n'a pas de valeur en soi, ce sont des signaux, des petits drapeaux que chacun agite. Et tout le monde défend la vérité de ses avantages, de son sexe, de sa fortune.
« Dans un débat, les généralités offrent l'avantage de la simplicité et de la fluidité des raisonnements, de leur compréhension facile et donc d'un plus grand impact sur les auditeurs. Pour traduire cela en langage mathématique, les discussions à base de généralités sont des additions, des opérations simples, qui, par leur évidence, font croire à leur pertinence. Tandis qu'une discussion sérieuse donnerait plutôt l'idée d'une suite d'inéquations à plusieurs inconnues, d'intégrales et de jonglages avec des nombres complexes.
« Une personne sage dans une discussion aura toujours l'impression de simplifier, et son seul désir serait de faire des ratures, de coller des astérisques à certains mots, de mettre des notes en bas de page et des commentaires en fin de volume pour exprimer vraiment sa pensée. Mais, dans une conversation au coin d'un couloir, à un dîner animé ou dans les pages d'un journal, ce n'est guère possible : il n'est pas question de rigueur, d'objectivité, d'impartialité, d'honnêteté. La vertu est un handicap rhétorique, elle n'est pas efficace dans un débat. Certains brillants esprits, voyant la vacuité nécessaire de toute discussion, ont choisi d'être espiègles et de suggérer la complexité par le paradoxe et un humour distancié. Pourquoi pas, après tout c'est un moyen de survivre.
« Les hommes simplifient le monde par le langage et la pensée, ainsi ils ont des certitudes ; et avoir des certitudes est la plus puissante volupté en ce monde, bien plus puissante que l'argent, le sexe et le pouvoir réunis. Le renoncement à une véritable intelligence est le prix à payer pour avoir des certitudes, et c'est toujours une dépense invisible à la banque de notre conscience. À ce compte, je préfère encore ceux qui ne se couvrent pas du manteau de la raison et affirment la fiction de leur croyance. Ainsi un croyant acceptant que sa foi ne soit que croyance et non pas préemption sur la vérité des choses réelles.
«Il y a un proverbe chinois qui dit, à peu près, qu'un poisson ne sait jamais quand il pisse. Cela s'applique parfaitement aux intellectuels. L'intellectuel est persuadé d'être intelligent, parce qu'il se sert de son cerveau. Le maçon se sert de ses mains, mais il a aussi un cerveau qui peut lui dire "Eh ! Ce mur n'est pas droit et, en plus, tu as oublié de mettre du ciment entre les parpaings". Il y a un va-et-vient entre son travail et sa raison. L'intellectuel travaillant avec sa raison ne possède pas ce va-et-vient, ses mains ne s'animent pas pour lui dire "Eh, bonhomme, tu te goures ! La Terre est ronde". Il manque à l'intellectuel ce décalage, alors il se croit capable d'avoir un avis éclairé sur tous les sujets. L'intellectuel est comme un pianiste qui, parce qu'il utilise ses mains avec virtuosité, pense avoir les aptitudes pour être, naturellement, joueur de poker, boxeur, neurochirurgien et peintre.
« Les intellectuels ne sont évidemment pas les seuls concernés par l'intelligence. En général, quand quelqu'un commence en disant : "Ce n'est pas pour être démagogique, mais...", c'est effectivement pour être démagogique. Alors, je ne sais pas trop comment dire ce qui pourrait être interprété comme de la condescendance. Je suis persuadé que l'intelligence est une vertu partagée par l'ensemble de la population, sans distinction sociale : il y a le même pourcentage de gens intelligents chez les profs d'histoire et les marins-pêcheurs bretons, chez les écrivains et les dactylos... Cela vient de mon expérience, à force de côtoyer des brain-builders, des penseurs et des professeurs, des intellectuels bêtes, et, en même temps, des gens noilliaux, intelligents sans certificat d'intelligence, sans l'aura institutionnelle. Je ne peux pas dire autre chose. C'est d'autant plus contestable qu'une étude scientifique est impossible. Trouver quelqu'un intelligent, sensé, n'est pas fonction du diplôme ; il n'y a pas de test de QI pour dévoiler ce qu'on pourrait appeler le bon sens. Je repense à ce que disait Michael Herr, scénariste de Full Metal Jacket, dans le superbe livre de Michel Ciment sur Kubrick: "La stupidité des gens ne vient pas de leur manque d'intelligence, mais de leur absence de courage.
« Une chose que l'on peut admettre, c'est que fréquenter de grandes oeuvres, se servir de son esprit, lire les ouvrages de génies, si cela ne rend pas intelligent à coup sûr, cela rend le risque plus probable. Bien sûr, il y a des gens qui auront lu Freud, Platon, qui sauront jongler avec les quarks et faire la différence entre un faucon pèlerin et une crécerelle, et qui seront des imbéciles. Néanmoins, potentiellement, en étant au contact avec une multitude de stimulations et en laissant son esprit fréquenter une atmosphère enrichissante, l'intelligence trouve un terrain favorable à son développement, exactement de la même façon qu'une maladie. Car l'intelligence est une maladie. »
« Il y a des gens à qui les meilleures choses ne réussissent pas. Ils peuvent être habillés d'un costume en cachemire, ils auront l'air de clochards ; être riches et endettés; être grands et nuls au basket. Je m'en rends compte aujourd'hui, j'appartiens à l'espèce de ceux qui n'arrivent pas à rentabiliser leurs avantages, pour qui ces avantages sont même des inconvénients.
« La vérité sort de la bouche des enfants. À l'école primaire, une insulte infâme était d'être traité d'intello; plus tard, être un intellectuel devient presque une qualité. Mais c'est un mensonge: l'intelligence est une tare. Comme les vivants savent qu'ils vont mourir, alors que les morts ne savent rien, je pense qu'être intelligent est pire que d'être bête, parce que quelqu'un de bête ne s'en rend pas compte, tandis que quelqu'un d'intelligent, même humble et modeste, le sait forcément.
« Il est écrit dans L'Ecclésiaste que "qui accroît sa science, accroît sa douleur"; mais, n'ayant jamais eu le bonheur d'aller au catéchisme avec les autres enfants, je n'ai pas été prévenu des dangers de l'étude. Les chrétiens ont bien de la chance, si jeunes, d'être mis en garde contre le risque de l'intelligence ; toute leur vie, ils sauront s'en écarter. Heureux les simples d'esprit.
« Ceux qui pensent que l'intelligence a quelque noblesse n'en ont certainement pas assez pour se rendre compte que ce n'est qu'une malédiction. Mon entourage, mes camarades de classe, mes professeurs, tout le monde m'a toujours trouvé intelligent. Je n'ai jamais très bien compris pourquoi et comment ils en arrivaient à ce verdict sur ma personne. J'ai souvent souffert de ce racisme positif, de ceux qui confondent l'apparence de l'intelligence et l'intelligence, et vous condamnent, d'un préjugé faussement favorable, à incarner une figure d'autorité. De même que l'opinion s'extasie sur le jeune homme ou la jeune fille ayant la plus grande beauté, pour l'humiliation silencieuse des autres moins bien dotés par la nature, j'étais la créature intelligente et cultivée. Combien je détestais ces séances où je participais, malgré moi, à blesser, à abaisser des garçons et des filles jugés moins brillants !
« Je n'ai jamais été sportif; les dernières compétitions importantes qui ont fatigué mes muscles sont les concours de billes à l'école primaire dans la cour de récréation. Mes bras fins, mon souffle court, mes jambes lentes ne me permettaient pas de faire les efforts nécessaires pour taper dans une balle avec efficacité ; je n'avais que la force de fouiller le monde avec mon esprit. Trop chétif pour le sport, il ne me restait que les neurones pour inventer des jeux de balle. L'intelligence était un pis-aller.
« L'intelligence est un raté de l'évolution. Au temps des premiers hommes préhistoriques, j'imagine très bien, au sein d'une petite tribu, tous les gamins courant dans la brousse, pourchassant les lézards, cueillant des baies pour le dîner; peu à peu, au contact des adultes, apprenant à être des hommes et des femmes parfaits : chasseurs, cueilleurs, pêcheurs, tanneurs... Mais, en regardant plus attentivement la vie de cette tribu, on s'aperçoit que quelques enfants ne participent pas aux activités du groupe: ils restent assis près du feu, à l'abri à l'intérieur de la grotte. Ils ne sauront jamais se défendre contre les tigres à dents de sabre, ni chasser; livrés à eux-mêmes, ils ne survivraient pas une nuit. S'ils passent leurs journées à ne rien faire, ce n'est pas par fainéantise, non, ils voudraient bien gambader avec leurs camarades, mais ils ne peuvent pas. La nature, en les mettant au monde, a bafouillé. Dans cette tribu, il y a une petite aveugle, un garçon boiteux, un autre maladroit et distrait... Alors, ils restent au campement toute la journée, et comme ils n'ont rien à faire et que les jeux vidéo n'ont pas encore été inventés, ils sont bien obligés de réfléchir et de laisser vagabonder leurs pensées. Et ils passent leur temps à penser, à essayer de décrypter le monde, à imaginer des histoires et des inventions. C'est comme ça qu'est née la civilisation : parce que des gosses imparfaits n'avaient rien d'autre à faire. Si la nature n'estropiait personne, si le moule était à chaque fois sans faille, l'humanité serait restée une espèce de proto-hominidés, heureuse, sans aucune pensée de progrès, vivant très bien sans Prozac, sans capotes ni lecteur de DVD dolby digital.
« Être curieux, vouloir comprendre la nature et les hommes, découvrir les arts, devrait être la tendance de tout esprit. Mais, si cela était, avec l'organisation actuelle du travail, le monde s'arrêterait de tourner, simplement parce que cela prend du temps et développe l'esprit critique. Plus personne ne travaillerait. C'est pourquoi les hommes ont des goûts et des dégoûts, des choses qui les intéressent et d'autres pas ; parce que, sinon, il n'y aurait pas de société. Ceux qui s'intéressent à trop de choses, qui s'intéressent même aux sujets qui ne les intéressaient pas a priori - et qui veulent comprendre les raisons de leur désintérêt - en payent le prix par une certaine solitude. Pour échapper à cet ostracisme, il est nécessaire de se doter d'une intelligence qui a une fonction, qui sert une science ou une cause, un métier; tout simplement, une intelligence qui sert à quelque chose. Mon intelligence présumée, trop indépendante, ne sert à rien, c'est-à-dire qu'elle ne peut pas être récupérée pour être employée par l'université, une entreprise, un journal ou un cabinet d'avocats.
« J'ai la malédiction de la raison; je suis pauvre, célibataire, déprimé. Cela fait des mois que je réfléchis sur ma maladie de trop réfléchir, et j'ai établi avec certitude la corrélation entre mon malheur et l'incontinence de ma raison. Penser, essayer de comprendre ne m'a jamais rien apporté mais a toujours joué contre moi. Réfléchir n'est pas une opération naturelle, ça blesse, comme si cela révélait des tessons de bouteille et des barbelés mêlés à l'air. Je n'arrive pas à arrêter mon cerveau, à ralentir sa cadence. Je me sens comme une locomotive, une vieille locomotive qui fonce sur les rails, et qui ne pourra jamais s'arrêter, car le carburant qui lui donne sa puissance vertigineuse, son charbon, est le monde. Tout ce que je vois, sens, entends, s'engouffre dans le four de mon esprit, l'emballe et le fait tourner à plein régime. Essayer de comprendre est un suicide social, cela veut dire ne plus goûter à la vie sans se sentir, malgré soi, à la fois comme un oiseau de proie et un charognard qui dépèce ses objets d'étude. Ce qu'on cherche à comprendre, souvent, on le tue, car, comme chez l'apprenti médecin, il n'y a pas de véritable connaissance sans dissection: on découvre les veines et la circulation du sang, l'organisation du squelette, les nerfs, le fonctionnement intime du corps. Et, une nuit d'épouvante, on se retrouve dans une crypte humide et sombre, un scalpel à la main, barbouillé de sang, souffrant de nausées constantes, avec un cadavre froid et informe sur une table de métal. Après, on peut toujours essayer d'être un Pr Frankenstein, et rapiécer tout ça pour en faire un être vivant, mais le risque est de fabriquer un monstre meurtrier. J'ai trop vécu dans les morgues ; aujourd'hui, je sens approcher le danger du cynisme, de l'aigreur et de l'infinie tristesse ; rapidement, on devient doué pour le malheur. Il n'est pas possible de vivre en étant trop conscient, trop pensant. D'ailleurs, observons la nature : tout ce qui vit vieux et heureux n'est pas très intelligent. Les tortues vivent des siècles, l'eau est immortelle et Milton Friedman est toujours vivant. Dans la nature, la conscience est l'exception; on peut même postuler qu'elle est un accident car elle ne garantit aucune supériorité, aucune longévité particulière. Dans le cadre de l'évolution des espèces, elle n'est pas le signe d'une meilleure adaptation. Ce sont les insectes qui, en âge, en nombre et en territoire occupé, sont les véritables maîtres de la planète. L'organisation sociale des fourmis, par exemple, est bien plus performante que ne le sera jamais la nôtre, et aucune fourmi n'a de chaire à la Sorbonne.
« Tout le monde a des choses à dire sur les femmes, les hommes, les flics, les assassins. Nous généralisons à partir de notre propre expérience, de ce qui nous arrange, de ce que l'on peut comprendre avec les maigres moyens de nos réseaux neuronaux et suivant la perspective de notre vision. C'est une facilité qui permet de penser rapidement, de juger et de se positionner. Cela n'a pas de valeur en soi, ce sont des signaux, des petits drapeaux que chacun agite. Et tout le monde défend la vérité de ses avantages, de son sexe, de sa fortune.
« Dans un débat, les généralités offrent l'avantage de la simplicité et de la fluidité des raisonnements, de leur compréhension facile et donc d'un plus grand impact sur les auditeurs. Pour traduire cela en langage mathématique, les discussions à base de généralités sont des additions, des opérations simples, qui, par leur évidence, font croire à leur pertinence. Tandis qu'une discussion sérieuse donnerait plutôt l'idée d'une suite d'inéquations à plusieurs inconnues, d'intégrales et de jonglages avec des nombres complexes.
« Une personne sage dans une discussion aura toujours l'impression de simplifier, et son seul désir serait de faire des ratures, de coller des astérisques à certains mots, de mettre des notes en bas de page et des commentaires en fin de volume pour exprimer vraiment sa pensée. Mais, dans une conversation au coin d'un couloir, à un dîner animé ou dans les pages d'un journal, ce n'est guère possible : il n'est pas question de rigueur, d'objectivité, d'impartialité, d'honnêteté. La vertu est un handicap rhétorique, elle n'est pas efficace dans un débat. Certains brillants esprits, voyant la vacuité nécessaire de toute discussion, ont choisi d'être espiègles et de suggérer la complexité par le paradoxe et un humour distancié. Pourquoi pas, après tout c'est un moyen de survivre.
« Les hommes simplifient le monde par le langage et la pensée, ainsi ils ont des certitudes ; et avoir des certitudes est la plus puissante volupté en ce monde, bien plus puissante que l'argent, le sexe et le pouvoir réunis. Le renoncement à une véritable intelligence est le prix à payer pour avoir des certitudes, et c'est toujours une dépense invisible à la banque de notre conscience. À ce compte, je préfère encore ceux qui ne se couvrent pas du manteau de la raison et affirment la fiction de leur croyance. Ainsi un croyant acceptant que sa foi ne soit que croyance et non pas préemption sur la vérité des choses réelles.
«Il y a un proverbe chinois qui dit, à peu près, qu'un poisson ne sait jamais quand il pisse. Cela s'applique parfaitement aux intellectuels. L'intellectuel est persuadé d'être intelligent, parce qu'il se sert de son cerveau. Le maçon se sert de ses mains, mais il a aussi un cerveau qui peut lui dire "Eh ! Ce mur n'est pas droit et, en plus, tu as oublié de mettre du ciment entre les parpaings". Il y a un va-et-vient entre son travail et sa raison. L'intellectuel travaillant avec sa raison ne possède pas ce va-et-vient, ses mains ne s'animent pas pour lui dire "Eh, bonhomme, tu te goures ! La Terre est ronde". Il manque à l'intellectuel ce décalage, alors il se croit capable d'avoir un avis éclairé sur tous les sujets. L'intellectuel est comme un pianiste qui, parce qu'il utilise ses mains avec virtuosité, pense avoir les aptitudes pour être, naturellement, joueur de poker, boxeur, neurochirurgien et peintre.
« Les intellectuels ne sont évidemment pas les seuls concernés par l'intelligence. En général, quand quelqu'un commence en disant : "Ce n'est pas pour être démagogique, mais...", c'est effectivement pour être démagogique. Alors, je ne sais pas trop comment dire ce qui pourrait être interprété comme de la condescendance. Je suis persuadé que l'intelligence est une vertu partagée par l'ensemble de la population, sans distinction sociale : il y a le même pourcentage de gens intelligents chez les profs d'histoire et les marins-pêcheurs bretons, chez les écrivains et les dactylos... Cela vient de mon expérience, à force de côtoyer des brain-builders, des penseurs et des professeurs, des intellectuels bêtes, et, en même temps, des gens noilliaux, intelligents sans certificat d'intelligence, sans l'aura institutionnelle. Je ne peux pas dire autre chose. C'est d'autant plus contestable qu'une étude scientifique est impossible. Trouver quelqu'un intelligent, sensé, n'est pas fonction du diplôme ; il n'y a pas de test de QI pour dévoiler ce qu'on pourrait appeler le bon sens. Je repense à ce que disait Michael Herr, scénariste de Full Metal Jacket, dans le superbe livre de Michel Ciment sur Kubrick: "La stupidité des gens ne vient pas de leur manque d'intelligence, mais de leur absence de courage.
« Une chose que l'on peut admettre, c'est que fréquenter de grandes oeuvres, se servir de son esprit, lire les ouvrages de génies, si cela ne rend pas intelligent à coup sûr, cela rend le risque plus probable. Bien sûr, il y a des gens qui auront lu Freud, Platon, qui sauront jongler avec les quarks et faire la différence entre un faucon pèlerin et une crécerelle, et qui seront des imbéciles. Néanmoins, potentiellement, en étant au contact avec une multitude de stimulations et en laissant son esprit fréquenter une atmosphère enrichissante, l'intelligence trouve un terrain favorable à son développement, exactement de la même façon qu'une maladie. Car l'intelligence est une maladie. »
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire